La première gorgée de fraise

Quand j’étais petite, j’ai eu plusieurs vies. Ça ne s’est pas arrêté depuis d’ailleurs. J’enchaîne ce qui devient ensuite des « époques », en tout cas dans mon esprit, à défaut de celui des autres.

C’était l’époque du bureau de tabac (FUMER TUE) de mes grands parents. C’était l’époque où les mentions obligatoires n’avaient pas encore été inventées. Parler de bonbons (POUR ÊTRE EN FORME ÉVITE DE GRIGNOTER), de vins (À CONSOMMER AVEC MODÉRATION) n’imposait pas encore de message sanitaire. Mon père lui, en était à beugler sa hargne à la ceinture obligatoire en voiture. Il n’a toujours pas réussi à s’y faire, mais au moins maintenant, c’est en silence.
Et moi ? Je bataillais de toute la force de mes petits bras et menais bravement le combat de toute une vie. Il aura duré une semaine. Parfaitement, oui, une semaine en-ti-ère. Sans rire. Je le sais, la preuve : je m’en rappelle.

C’était un dimanche. Le bureau de tabac de mes grands parents était bondé, comme d’habitude (FUMER NUIT À VOTRE ENTOURAGE). Les clients se pressaient au comptoir de mon grand père pendant que ma grand mère emballait les cadeaux souvenirs d’une main experte. Cigarettes (LE TABAC C’EST TABOU… oups), loto (JOUER COMPORTE DES RISQUES), journaux, babioles à offrir, stylos, et…. bonbons (POUR VOTRE SANTE ÉVITEZ DE GRIGNOTER ENTRE LES REPAS). Le village défilait, un mince journal ou une baguette serrés sous le bras. Échange de nouvelles sur le pas de la porte. Des petites femmes aimables et réservées aux forts en gueule, tous tenaient leur poste dans la chorégraphie rituelle. Et moi j’observais, silencieuse et tapie derrière le rideau surmonté de la pancarte « privé ».

Trop de fois représenté, le ballet qui se déroulait devant moi ne réussissait pas à me dissimuler complètement le casier à bonbon (POUR VOTRE SANTE ÉVITEZ DE MANGER TROP GRAS TROP SUCRÉ TROP SALÉ). Parfois une main se servait, et j’observais alors le choix, approuvant ou critiquant intérieurement l’assemblage. Puis mon grand père énonçait le décompte, et, que je l’ai estimé connaisseur ou inepte, le chanceux repartait son butin serré dans un sachet de papier.
Les théories présentatoires citadines n’étaient pas encore parvenues en ces lieux. Non, les préoccupations du concepteur, honni soit-il, se focalisaient visiblement sur la protection de la marchandise des petites mains trop habiles. Astucieux et pervers, il avait agencé le casier en hauteur. Tout mon être tendu vers les cieux et juchée sur mes pointes de pied, je ne parvenais même pas au premier tiroir. Alors les paniers placés sur le dessus de l’étagère, pensez vous. De mon observatoire, je les entrapercevais à peine. Et il y en avait tant.
Pourtant cet amoncellement de merveilles me laissait froide, enfin, disons plutôt tiède. Et pour cause : j’avais déjà tout goûté. Tout sauf… LA merveille. Oscillant doucement sur l’arrondi de leurs dos striés à chaque entrée et sortie des clients, ils me narguaient. Il y en avait des rouges, des verts, des jaunes, translucides et colorés. Les coquillages !

Ce dimanche, je ne pouvais pas m’en détacher. Pourquoi ce jour et pas celui d’avant, je l’ignore. La loi des obsessions juvéniles sans doute. Mais le couperet était tombé : trop petite, elle va s’étouffer avec ça dans la bouche. Le souvenir maudit du haricot vert coincé dans le nez hantait encore ma grand mère. C’était pas ma faute ! Y’avait un grand bout qui dépassait, normalement j’aurais du pouvoir le sortir toute seule. Et puis le traître s’était cassé amenant sanglots longs et langueur monotone.

Je n’ai jamais réellement pardonné à la gente légumière. J’en donne à ma fille, et en absorbe donc « pour l’exemple », mais c’est juste une question d’indépendance d’esprit. (voix off : pour-bien-grandir…)

Donc trop petite. C’était dramatique. Je savais bien que j’étais trop petite, si j’avais été grande je me serais servie moi même. Et donc sous ce prétexte centimétrique infâme, j’avais été frappée de l’interdit du coquillage. Ô rage, Ô désespoir, Ô vieillesse ennemie, que n’ai-je tant donc vécu que pour cette infamie ?
Il fallait croire que oui. Fauchée dans mon enfance, ravalée au rang de « petite ». Les passants passaient, les clients achetaient, le boulanger sifflotait et dans cette cohue, au milieu de cette foule ordinaire et aveugle, mon cœur saignait silencieusement les larmes de mon âme.
Le dimanche s’est enfui, chaque seconde s’étirant à l’infini, 1, 2, 3, 8000, 8001, 8002, 200 017, 200 018…

604 798. Le dimanche était revenu, inespéré, inattendu, avec les coquillages, et les clients, et mes grands-parents, affairés et souriants. C’est alors qu’une grosse dame arriva. Elle tira péniblement le tabouret normalement rangé contre le mur pour s’y affaler de toutes ses fesses. Et lorsque ce fut son tour, elle abandonna là son ustensile, au milieu de la foule, à quelques pas de moi.
Je n’eus qu’une seconde pour me décider. Je me glissais au bas de mon pupitre, me faufilais dans le magasin entre les mailles du rideau de perles, me hissais sur le tabouret providentiel et cueillais un précieux coquillage.
Je le tenais, rouge dans la main que je serrais au plus profond de ma poche.
Puis j’étais à nouveau attablée, sagement absorbée dans mon dessin. Que les adultes étaient bêtes, ils ne virent rien de ma tempête intérieure. J’étais fébrile de ce que je venais d’oser, aux aguets du doigt accusateur qui me désignerait et impatiente de me trouver seule pour savourer pleinement ma scélératesse.

Tellement occupée à donner le change, j’en oubliais mon coquillage. Je ne le retrouvais qu’un siècle plus tard quand j’allais jouer à la balançoire dans l’après midi.
Alors, cachée au creux de la haie, je défaisais le sachet transparent et enfin goûtais le précieux. Ce fût inoubliable et déchirant. Une bulle s’était nichée dans le sucre et ma langue en avait révélé le tranchant. Je me coupais, le sang envahit alors ma bouche, métallique et sirupeux. C’est ainsi que je découvris que l’interdit, c’est à la fraise.
POUR BIEN GRANDIR MANGE AU MOINS 5 FRUITS ET LÉGUMES PAR JOUR.



Pour la petite histoire, cette nouvelle avait été sélectionnée pour la finale de la compet’ hiver de shortEdition ici. J’ai appris à cette occasion que je suis sans doute la pire attachée de promo que le web ait connu. Autrement dit, je ne l’ai su qu’après la fin de la compétition. Féloches aux heureux gagnants. Et dans tous les cas pour un petit essai, je suis plutôt contente de moi.


Ça fait plus de 18 mois, donc j’ai récupéré les droits, j’en fais ce que je veux \o/ Hop !

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Image à la une : Fraises. Crédit : Akeamaye, licence CC-BY 2.0, disponible en partage sous Flickr.

Publié par

Geneviève Canivenc

1976 : naissance 1995 : un grand malade accepte qu'elle ait accès légalement à une voiture. 2005 : un groupe de grands malades lui confèrent le titre de docteur. 2012 : elle se lance en rédaction et plein de grands malades acceptent de lui faire confiance. Encore à venir : le meilleur.