L’Ogre et la Sorcière (#Raysday contribution)

Il était une fois, il y a très longtemps en un pays très lointain un Ogre Terrible et une Sorcière Malfaisante. Ces deux là s’accordaient si bien en leurs désastres conjugués qu’ils vivaient, indélogeables et replets, aux crochets d’une population impuissante.

L’Ogre Terrible hantait la surface. Il semait le chaos en ville. C’est qu’il était très vorace. Il mangeait les chèvres, avalait les vaches, croquait les gens et se servait des poulets comme de cure-dents. Si par quelque hasard improbable un malheureux se mettait en tête de se protéger d’une porte lourde, ou même de murailles, l’Ogre le sentait. Il venait, comme attiré, et alors saccageait tout se qui se dressait devant lui. Puis ayant grand faim après tout cet exercice, il se jetait sur tous les êtres vivants qu’il rencontrait. Il se contentait alors de tuer pour le plaisir, ne croquant de chacun qu’une seule bouchée, la meilleure.

Le royaume de la Sorcière Malfaisante était quant à lui souterrain. Elle vivait dans une caverne immense, située sous le pays, et n’en sortait jamais. Là où l’Ogre Terrible se nourrissait de chair et de sang, elle se repaissait de larmes, envoyant pour les recueillir des mouches qu’elle élevait sur des cadavres putréfiés. Chaque nuit sa nuée partait à l’assaut des dormeurs, buvant les détresses à la lisière des paupières fermées. Et au matin, tous se réveillaient sans chagrin, condamnés à garder en eux la douleur ou la terreur qu’ils avaient été empêchés de laver.

Oh oui, c’est qu’ils s’entendaient bien l’Ogre Terrible et la Sorcière Malfaisante. Et pourtant ils ne s’étaient jamais rencontrés. La Sorcière profitait largement du malheur que l’Ogre semait sur son chemin. L’Ogre quant à lui appréciait largement d’avoir affaire à des victimes si bien hypnotisées par leurs tourments intérieurs qu’elles en devenaient incapables de voir comment lui résister. Hé, même Terrible, un Ogre peut être terrassé si ses assaillants unissent leurs forces.

Au bout de quelques siècles de ce régime pourtant ils eurent besoin de se parler. La Sorcière Malfaisante voyait les larmes se tarir. Les récoltes se faisaient maigres. L’Ogre était trop gourmand, il tuait trop et ne laissait pas assez de vivants. Et puis, ah comment dire… Il manquait de fantaisie. Les habitants du pays commençaient à s’habituer. « Ogre alors » était devenu courant. Un jour elle vit même une mère s’adresser ainsi à son enfant dans sa boule de cristal : « Je n’ai plus de chèvre à te donner, j’ai oublié d’en acheter. Prends donc ton petit frère avec toi pour faire le chemin de l’école. Si l’Ogre vient, tu cours plus vite que lui et tant qu’à faire autant garder le plus grand. » C’était insupportable, il fallait faire quelque chose.

Ainsi elle se décida à envoyer une missive à l’Ogre Terrible. Elle fit surgir de la pourriture environnante une plume malodorante dont elle suçota le bout pour l’en humecter de la boue noire et infecte qui imprégnait sa bouche. Pensive quelques instants, sans doute le temps de se mordiller un peu les joues et mélanger du sang à sa salive, elle finit par s’adresser à l’Ogre Terrible en ces termes :

Mon très cher Ogre Terrible,

Voilà bien des années que nous collaborons ensemble pour notre plus grand bénéfice. Toutefois depuis quelques décennies, je commence à avoir des doutes sur la pertinence de notre façon de procéder. Peut-être devrions-nous commencer à réfléchir à quelque chose de plus élaboré afin de maintenir notre satisfaction à son plus haut niveau. Réponds moi s’il te plaît en versant un quelque chose de bien putréfié et liquide dans un bol métallique. Il te suffira ensuite de m’appeler en répétant trois fois « Sorcière Malfaisante, es-tu là ? » à l’heure où chiens et loups se livrent bataille. Ainsi tu me verras et m’entendras et moi aussi je te verrai et t’entendrai.

Bien à toi,

La Sorcière Malfaisante

L’Ogre Terrible quand il reçut la missive délivrée par une nuée de mouches qui vinrent le réveiller se retrouva fort contrarié. C’est qu’il ne savait pas lire, et il n’avait même pas le secours de dévorer le messager pour se calmer. Les mouches, très peu pour lui. Pourtant malgré sa colère, quelque chose l’avertit qu’il serait bon de ne pas ignorer la lettre. Alors dès le lendemain il empoigna un quidam au hasard dans la campagne et lui mit les yeux dessus. « Lit ! »

Lorsque cela fut fait, l’Ogre Terrible se posa sur son séant. Complètement absorbé par ses réflexions, il en oublia même de croquer le quidam qui s’en fut subrepticement. Et ainsi l’Ogre Terrible et la Sorcière Malfaisante s’entretinrent le soir suivant.

Ils parlementèrent longtemps, longtemps pour parvenir à un accord. Le principal point d’achoppement entre eux concernait la délicatesse du palais de l’Ogre Terrible. Lui en avait simplement assez de manger une viande desséchée par le tourment. Il en était venu à fourrer ses victimes de fruits frais afin de les rendre plus goûteuses. Or, remplir un être gigotant et hurlant lorsqu’on a des doigts aussi gros que ceux d’un Ogre Terrible, ce n’est pas une mince affaire. Il lui arrivait souvent de tuer ses proies pendant l’opération.

Et voilà ce dont ils convinrent. Limiter leurs appétits respectifs, pour mieux se réserver des mets de choix. La Sorcière devait boire moins, laisser la vie reprendre un peu son cours normal dans les cœurs et les âmes. Ainsi ils redeviendraient moins secs, moins rigides et les viandes aussi. L’Ogre devait dévorer avec plus de parcimonie. Ainsi un peu d’espoir renaîtrait et le choc des catastrophes qu’il infligeait serait plus grand.

Mais ça n’était pas tout. Limiter la quantité pour la qualité d’accord, mais il fallait quelque chose de plus. Quelque chose d’infiniment meilleur, d’infiniment bon. Quelque chose qui vaille vraiment la peine. Et voilà ce qu’ils conçurent ensemble, ces horribles personnages. Prendre deux jeunes gens chaque année. Une fille et un garçon, tout juste sortis de l’adolescence. Tous deux intacts. De l’espoir brisé sur patte, de l’élan fauché en plein vol, une tendresse à nulle autre pareille, une chair sucrée à s’en pâmer. Et comme L’Ogre et la Sorcière n’avaient nulle intention d’aller chercher ces mets de choix eux-mêmes – ils n’avaient leur place que dans ce pays-ci – et bien ce serait les habitants en leur pouvoir qui iraient pour eux. Comment les forcer à obéir ? Mais c’était d’une simplicité effarante ! Il suffisait de faire miroiter que les familles qui consentiraient à collaborer resteraient intouchées pendant une année. Et cela ne coûterait rien à L’Ogre et à la Sorcière puisqu’ils étaient déjà convenus de limiter leurs appétits. Quelle bonne blague !

C’est de cette façon qu’une partie des habitants du pays commencèrent à devenir complices pendant que ceux qui ne purent s’y résoudre se terrèrent dans des caves. Chaque année inlassablement au moment de la morte saison, des escouades partaient de la ville pour aller prendre des jeunes gens au loin. Une fois de retour, aucune représaille possible, l’Ogre y pourvoyait.

Les jeunes gens étaient livrés pieds et poings liés en un lieu précis de la forêt lorsque la nuit la plus noire de l’année approchait. Ils y restaient ainsi tout le temps nécessaire pour que les habitants ayant participé à leur enlèvement se fassent connaître auprès de l’Ogre. Puis lorsque tous étaient partis, et cela prenait des jours, l’ombre de la Sorcière Malfaisante surgissait de sa caverne. La nuit tombée, elle venait se repaître elle-même aux paupières de ses victimes épuisées qui dormaient d’un sommeil sans rêve.

Cela dura le temps que ça dura. Et tout le monde semblait satisfait. Tout le monde ou presque. Dans les caves de la ville se terraient toujours ces quelques rares habitants qui ne parvenaient pas à se faire à la situation. Leurs familles plus que toute autre payaient un lourd tribut. Un soir de solstice, l’un de ces grands-pères ayant perdu tous ses petits-enfants prit la main de sa femme pour y chercher comme chaque année un peu de réconfort. Comme chaque année ils restèrent muets et attendirent, sachant ce qu’il se passait là-bas. Mais pour la première fois la grand-mère rompit le silence. Elle était vieille, ridée, parcheminée et aveugle. «  Vieil homme, ni toi ni moi ne passerons l’année. Toi aussi tu le sais, n’est-ce pas ?»

Et le grand-père acquiesça. Lui aussi était vieux, et ridé, et parcheminé. Il y voyait encore, mais sa voix depuis longtemps l’avait trahi. La grand-mère reprit. « Grand-père, et si c’était nous qui mourrions cette année, ces enfants ont bien mieux à faire du temps qui passe que nous, ne crois-tu pas ? Et maintenant que nous sommes bien vieux, personne ne nous arrêtera. »

Encore une fois le vieux acquiesça. Alors ils se mirent en route à petits pas, la femme guidée par le mari, jusqu’à la clairière où se tenaient l’Ogre ainsi que les deux malheureux infortunés de l’année. Ils passèrent devant des habitants de la ville, mais la vieille avait raison. Personne ne leur prêta attention. Quoi, un vieux et une vieille qui trottinent se tenant par la main lorsque le soir tombe ? C’était un non-évènement.

Le vieux et la vieille attendirent que l’Ogre Terrible s’endorme dans le silence. Puis ils libérèrent les deux jeunes gens, leur faisant signe de se taire. La vieille s’installa à la place de la fille tandis que le vieux remplaçait le garçon. Au passage, ils leur offrirent tout ce qu’il leur restait. Comme ça. Pour rien. Parce que. On ne sait jamais.

La grand-mère fit don de sa vue perdue à la fille qui s’appelait Mariette. Le grand-père offrit ses mots envolés au garçon. Il se nommait Pierrot. L’un et l’autre regardaient ces presque rien impalpables dans leurs mains. D’un commun accord, ils serrèrent le tout dans leurs poches. Mais ils ne purent se résoudre à s’enfuir. Comme ça. Pour rien. Parce que. On ne sait jamais. Mariette et Pierrot se cachèrent à leur tour dans les buissons et bientôt s’endormirent. Personne ne vit la Sorcière Malfaisante venir.

Les deux jeunes gens délivrés se blottissaient l’un contre l’autre dans leur buisson lorsqu’ils furent réveillés par une pluie battante. Ils étaient trempés et gelés. Ils convinrent d’essayer de trouver un abris. Ils avisèrent alors ce qui ressemblait à une grotte et s’y rendirent. Chose curieuse, ni l’Ogre Terrible, ni la grand-mère ni le grand-père ne se réveillèrent.

Une fois rendus à la caverne, ils découvrirent fort déconfits qu’ils ne pouvaient y entrer. Ils se heurtaient comme à une barrière invisible. Mariette eut alors une idée, elle sortit la vue perdue de sa poche, mais rien ne se produisit. Pierrot à son tour essaya les mots envolés. Et cette fois-ci, la barrière invisible fut franchie. Ils entrèrent. Ce qu’ils découvrirent les stupéfia. La pluie battante ici se poursuivait, s’intensifiait même. Et sur la roche environnante, des champignons se développaient à vue d’œil. Ils étaient épars, quelques dizaines sans doute. Ils les observèrent, incrédules et un peu inquiets. Les champignons apparaissaient, un à un sur la roche. D’abord minuscules, ils grossissaient rapidement. Puis lorsqu’ils étaient parvenus à la taille d’une pomme, chacun se mettait à luire faiblement et par intermittence. Il y en virent des rouges, des jaunes, des bleus, et puis des verts, des violets et des oranges.

Ils s’avancèrent, prudents et trempés dans la demi-obscurité.

Au bout de quelques mètres d’une galerie rocheuse trop basse, ils parvinrent dans une immense salle souterraine. En son centre, un château de contes de fées lançait les puissantes flèches de ses tours les plus hautes vers ce qui aurait pu être des cieux, mais qui ici se limitait simplement au plafond de la caverne démesurée. Mariette et Pierrot se tenaient à présent sur le seuil du gigantesque escalier qui menait au château. Il ne faisait plus aucun doute pour eux qu’ils étaient entrés dans le royaume de la Sorcière Malfaisante. Ils se sentaient désorientés. Où était-elle ? Comment avaient-ils pu parvenir jusque là sans qu’elle s’abatte sur eux ? Ils n’y comprenaient rien. La pluie ralentit jusqu’à cesser, et bientôt une sorte de moiteur étouffante envahit les lieux.

Que faire ? Bientôt, comme mus par une sorte de curiosité téméraire, ils décidèrent d’aller jusqu’au château. Peut-être pourraient-ils découvrir quelque chose d’utile ? Mais parce qu’ils restaient malgré tout prudents, ils choisirent de se faire discrets. Ils se cachèrent. Ils progressèrent à pas de loup le long de la lourde rampe sculptée à même la pierre de l’escalier, prenant bien garde à ne déranger aucun gravier. Parvenus en bas, ils exclurent d’emprunter l’allée qui menait aux grandes portes fermées d’une herse de fer du château. Ils firent des tours et détours pour se garder à l’abri de blocs de pierre tombés là ils ne savaient trop comment, dans ce qui aurait sans doute dû être des jardins. Ils progressèrent lentement, s’attendant à voir surgir la Sorcière Malfaisante à tous moments. Mais elle ne vint pas.

Bientôt ils parvinrent sur le flanc du château. Les lieux étaient silencieux. Déserts. Anormaux. Quelque chose aurait déjà dû arriver. Mais non, rien. Rien que le rien. L’absence. Alors ils continuèrent leur exploration et longèrent les lourdes murailles. Enfin ils parvinrent à une petite porte. L’un et l’autre tapis de part et d’autre de son encadrement, ils se regardaient. Ils étaient déjà parvenus jusque là. Autant continuer. Ils n’allaient pas faire de faux-pas n’est ce pas ? Et puis la vue perdue et les mots envolés avaient déjà fait des merveilles, peut-être pourraient-ils se révéler encore utiles. Il poussèrent la porte de bois vermoulu. Elle n’était pas fermée et grinça horriblement. Une, deux, trois respirations. Rien ne se produisit. Toujours ce silence, cette absence. Ils continuèrent. Ils entrèrent. Là-bas, au bout d’un couloir plongé dans la demi-pénombre, quelque chose leur semblait luire intensément. La Sorcière Malfaisante ?

Ils baissèrent leurs paupières afin de ne pas se laisser aveugler, ne laissant filtrer qu’un mince rai de lumière à travers leurs cils épais. Et ils continuèrent, toujours à pas de loup en direction de la lueur. Toujours à pas de velours. Prudemment. Lentement. Encore une éternité entière pour franchir quelques mètres. Au bout du couloir, la salle d’où provenait la lumière. Une salle humide, dégoûtante, à l’atmosphère lourde, presque palpable. Et aux murs… aux murs… Et pas qu’aux murs. Au plafond aussi, et au sol, partout, les champignons multicolores. C’était eux qui éclairaient les lieux. Il y en avait même sur les meubles cassés, les tentures déchirées, les tapisseries en lambeaux. Partout.

Plissant toujours leurs yeux, ils s’aventurèrent dans la pièce abandonnée. Rien. Toujours rien. Ils quittèrent alors les murs de pierre pour s’enhardir jusqu’au milieu. Rien, rien, rien. Encore rien. Mille fois rien. Leurs yeux s’accoutumaient. Ils purent les ouvrir plus largement, mais avec précaution. Tout ceci devenait par trop insensé. Ils n’avaient pas la plus petite idée de ce qu’ils faisaient, ni pourquoi. Mais ils y allaient quand même et rien ne se produisait. Pierrot commençait à s’énerver. Il voulut chuchoter quelque chose à l’oreille de Mariette, mais celle-ci lui fit des gestes de dénégation épouvantés. Alors il donna de la voix. « Quoi !? »

Son « quoi » résonna longuement le long des voûtes de pierre du château, de loin en loin. Pierrot lui-même fut effrayé. Mais là encore rien ne se produisit. De ce fait, ce qui avait affolé le garçon eut l’effet inverse sur la fille. Elle s’adressa à lui à voix basse. « Arrête s’il te plaît, arrête. Peut-être n’avons nous eu que de la chance depuis le début. » Il lui répondit sur le même mode. « D’accord. Mais qu’est ce qu’on fait là ? Pourquoi on est là ?, Qu’est ce qu’on fait maintenant ? ». Mariette haussa les épaules. « Qu’est ce qu’on peut faire d’autre de toutes façons ? »

Alors ils continuèrent, mais avec moins de précautions, ne craignant plus le bruit de leurs pas sur le sol, marchant côte à côte sans plus tenter de se dissimuler. Ils empruntèrent des couloirs, arrivèrent dans des pièces. Et des couloirs et des pièces encore. Et toujours la même chose, toujours cette atmosphère moite et épaisse. Toujours ce château de ruines et de débris, de meubles anciens détruits, d’œuvres d’art ravagées. Ces champignons lumineux qui se densifiaient.

Ils arrivèrent enfin dans ce qui ne pouvait être qu’une salle du trône. À présent la lueur changeante des débuts était devenue lumière blanche et vive. Elle leur révéla une scène étrange. Au centre de la pièce se tenait un piédestal surmonté du plus grand siège qu’ils aient jamais vu. Il était un objet somptueux, tout de volutes dorées et de velours cramoisis. Au bas du piédestal, un haut pupitre de bois rutilant portait un livre. Mais ce livre là était comme immatériel. Et ses pages étaient tournées à toute vitesse par une silhouette spectrale qui ne les vit pas, ne les entendit pas, semblant seulement occupée à marmonner sans bruit pour elle-même. Elle portait une longue robe en lambeaux, ses doigts osseux comme dépourvus de chair, son visage anguleux sans aucune vie, ses cheveux en mèches figées de crasse pendant tristement de sa tête. La Sorcière Malveillante ? Impossible, mais qui d’autre alors ? Mariette et Pierrot restèrent interdits devant l’apparition. Au bout de quelques secondes, celle-ci du percevoir quelque chose. Elle leva la tête. Pourtant elle ne les vit pas, son regard passant au travers d’eux comme s’ils n’avaient pas été là.

Ils s’approchèrent. La regardèrent. Elle avait repris son activité frénétique. Pierrot se pencha sur son épaule pour voir, mais il ne vit rien. Les pages du livre étaient de toute évidence noircies de caractères mais ils étaient pour lui inaccessibles. Mariette elle se contentait de se tenir face à elle. Elle lui passa une main devant les yeux.

– Madame ?

Le spectre releva encore la tête mais à nouveau ne sembla rien voir et retourna à son livre.

Mariette et Pierrot échangèrent quelques mots. De toute évidence la créature ne percevait rien d’eux. Peut être simplement une présence, et encore. Ils repensèrent à la barrière invisible et ressortirent de leurs poches la vue perdue et les mots envolés. Ils tendirent chacun leur bras, et plus ils approchaient leurs mains du spectre, plus ce qu’ils tenaient leur semblait à la fois chaud et lourd. Deux sphères apparurent là où il n’y avait eu avant que des ombres. Et dans le même temps l’apparition prenait corps, ainsi que son livre. Elle finit par les voir, resta figée de stupeur. Plus aucun doute, c’était bien elle, la Sorcière Malfaisante ! Dans leurs cœurs, ils le savaient. Elle poussa un hurlement, les désignant d’un doigt accusateur.

– Vous !

Ils sursautèrent de surprise, les deux sphères leur échappèrent. Elles se brisèrent sur le sol, répandant un liquide qui bientôt se transforma en deux brumes épaisses et brillantes. Elles se nouèrent, se combinèrent, enveloppèrent la Sorcière Malfaisante qui se débattait. Puis en une seconde tout fut terminé. La Sorcière Malfaisante s’évanouit, son royaume s’envola avec tout ce qu’il contenait. Mariette et Pierrot tombèrent lourdement à terre, dans de l’herbe humide. Dans une forêt. Dans la clairière.

Effrayés, ils se relevèrent aussi vite qu’ils le purent. Le jour s’était levé. Là où la veille ils avaient laissé un Ogre Terrible et deux petits vieux, ils ne trouvèrent que quelques objets épars sur le sol. Ils regardaient autour d’eux, ne comprenant pas bien. Ils se mirent à chercher. Un foyer, quelques bûches, de la cendre. Les cordes qui avaient servi à les lier, étalées mollement sur le sol. La charrette d’un paysan, elle les avait transportés et n’était jamais repartie, l’Ogre Terrible ayant croqué les chevaux. Ils y trouvèrent même le bol et les écuelles avec lesquels on les avait fait boire et manger le temps du voyage pour les ramener ici. Ce n’était donc pas un rêve !

Puis soudain Pierrot sentit un quelque chose sur sa cheville. Il baissa les yeux et trouva… un Ogre Terrible, pas plus haut qu’un pouce qui s’acharnait vainement à saisir ce qui le dépassait. Il crut même sentir à travers sa chaussette un picotement et se demanda si l’ogrelet n’était pas par hasard en train d’essayer de le manger. Il se baissa, attrapa la créature par le fond de son pantalon et la montra à Mariette.

– Oh ! Fit celle-ci. Pas possible !

Mais en fait, il fallait bien se rendre à l’évidence. Ce jour était un jour où beaucoup de choses impossibles arrivaient. Pierrot et Mariette se demandèrent quoi faire de l’ogrelet. Ils ne savaient pas trop. L’écraser sous leur talon les répugnait. Le remettre en liberté… invraisemblable. Ils avisèrent le bol et les écuelles dans la charrette et se décidèrent à les utiliser le temps de réfléchir. Ils y enfermèrent l’ogrelet afin de l’empêcher de s’enfuir même si celui-ci semblait bien décidé à ne pas abandonner sa pantomime agressive dérisoire. À peine avaient-ils eut fait cela qu’ils entendirent un « pop » léger qui venait de l’intérieur de leur montage. Curieux, ils l’ouvrirent et ne virent rien. Le bol était à présent vide…

C’est ici que cette histoire se termine. J’aimerais bien vous dire que l’Ogre Terrible et la Sorcière Malfaisante disparurent de la surface de la terre, que Pierrot et Mariette devinrent roi et reine de ce pays à présent libéré, qu’ils pardonnèrent à leurs sujets traumatisés de les avoir enlevés, qu’ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Mais en fait, je n’en sais rien. Et s’il devait y avoir une morale à cette histoire, ce serait celle-là : parfois pour bien faire les choses il suffit d’une conscience bien propre, ce qui est plus facile quand on ne sait pas vraiment où l’on va.

Image à la Une : The evil ogre of the north tales par Herman Rhoids disponible sur Flickr, licence CC-BY-SA

Texte : moi, tous droits réservés parce qu’en fait, ptet que j’en ferai quelque chose, je ne sais pas encore.

Publié par

Geneviève Canivenc

1976 : naissance 1995 : un grand malade accepte qu'elle ait accès légalement à une voiture. 2005 : un groupe de grands malades lui confèrent le titre de docteur. 2012 : elle se lance en rédaction et plein de grands malades acceptent de lui faire confiance. Encore à venir : le meilleur.