Je suis Charlie

Moi aussi je suis Charlie

Je prends mon clavier, je prends ma place de cellule individuelle dans ce grand corps qu’est l’humanité, de goutte d’eau dans la mer. Négligeable en tant que telle, importante juxtaposée aux milliers, millions, milliards d’autres de mes pareilles.

Et je ne sais par où commencer.

Par redire peut être. Deux terroristes ont abattu douze personnes à la rédaction de Charlie Hebdo.

Frédéric Boisseau

Franck Brinsolaro

Ahmed Merabet

Cabu

Charb

Tignous

Wolinski

Honoré

Elsa Cayat

Bernard Maris

Mustapha Ourad

Michel Renaud

Je lis sous l’article dont je me sers de source pour reprendre les noms de ces personnes une accroche : Le FN juge que l’attentat de Charlie Hebdo légitime son discours.

Oui, cela ne m’étonne pas. Ça a été parmi mes premières idées après avoir appris la nouvelle. Le monde musulman fait également partie des victimes. Les idéologues d’extrême droite vont s’en donner à cœur joie.

J’ai une chance. Celle de ne pas regarder la télévision. Elle ne m’intéresse plus depuis longtemps. La lucarne que j’ouvre sur le monde se nomme le web. J’y choisis ce qui me ressemble, notamment via twitter.

Les messages que j’y ai lu mentionnaient tous des mots tels qu’atterrement, tristesse, choc, refus de la récupération politique, échec, du fait qu’il faut rire quand même, qu’il faut rire surtout. J’ai donc échappé à la lecture de choses qui m’auraient ulcérée, de propos fascistes, violents, stupides. Je ne les ai vus que de très loin, comme un épiphénomène complètement marginal et négligeable.

Je sais intellectuellement que ce n’est pas le cas, que ces propos occupent une large place sur la scène publique. Je n’ai pas envie d’aller les chercher pour en prendre connaissance. Je n’ai pas envie de mesurer ça. Je me sens déjà bien trop lourde pour me rajouter une surcouche de colère, de tristesse et de frustration.

J’ai lu le « Bon on le fait ce journal », un report de la première conf’ de rédac’ de Charlie après… après quoi en fait. Attentat ? Je ne trouve aucun mot assez consistant pour nommer ce qui s’est passé.

Un article sous licence libre. Diffusé par Libération. Oui.

Oh qu’elles ont du mal nos licences libres à faire leur chemin. Là l’une d’entre elles a trouvé un sens profond. Libre. Nous sommes libres. Du moins nous essayons de l’être.

Il faut rire surtout.

Je n’y arrive pas. Je me force, je fais une blague stupide. Je ne parviens pas à rire.

Je suis triste.

Voilà maintenant deux jours que j’ai les larmes aux yeux dès lors que j’ai la liberté de revenir à Charlie.

Douze inconnus sont morts, abattus par deux autres inconnus dans un lieu qui m’est étranger. Et pourtant je ne parviens pas à relativiser. Même pas à éprouver une de ces bouffées de joie paradoxale qui monte lorsqu’à l’enterrement d’un proche que j’ai tant aimé j’entends évoquer qui il ou elle était.

Comme pour le 11 septembre, je suis choquée. Incrédule.

À la différence du 11 septembre je me sens impliquée. Pourtant là 12 personnes sont mortes, contre combien, 3 000, 5 000 peut-être ?

Je me sens impliquée en tant que Française.

Je me sens impliquée en tant que lectrice.

Parce que j’ai eu un lien à Charlie. J’ai déjà pensé son propos. Suis restée circonspecte à l’occasion de l’affaire des caricatures, partagée entre le « oui ils ont le droit » et « je ne suis pas bien certaine qu’ils auraient dû ».

Aujourd’hui, je sais, je suis certaine, suis convaincue qu’ils le devaient.

Je sais aujourd’hui qu’ils avaient raison. Leur mort me le prouve. Ce dont ils parlaient dépasse et de très loin ce que j’en avais compris à l’époque. Ce n’est même pas une question de principe, d’idée.

C’est vital.

Nos sociétés sont habitées d’un monstre. Il est innommable, non par son horreur mais par sa multiplicité. Il est indéfinissable, en tout cas pour moi. Il n’est pas religieux, pas politique, pas idéologique, il est humain même si pas humaniste. Il est en nous tous, même si à divers degrés. Et nous devons crier, aussi fort que nous le pouvons, pour dire qu’il est là, qu’il existe. Et pas seulement chez « l’autre » cet étranger. Et si un jour nous sommes assez à le voir et à crier, il se dissoudra.

Charlie criait.

J’ai du apprendre son exécution pour l’entendre.

Je sais aujourd’hui que je n’étais pas prête à payer ce prix. Apprendre cette leçon ne valait pas la mort de ces douze personnes que je ne connaissais pas. Je m’en veux. Je suis triste. Indéfinissablement triste. Fondamentalement triste.

J’ai regardé les rassemblements spontanés sans pouvoir m’y joindre. Je ne le pouvais pas. Si vous, qui avez eu la patience de lire ce fatras déstructuré jusqu’ici, étiez dans un de ces rassemblements, sachez que j’étais avec vous.

Charlie n’est pas mort. Il est devenu immortel. L’entreprise de presse Charlie n’est pas morte. Elle a reçu une quantité phénoménale d’argent grâce à la mobilisation des gens. Je ne sais pas ce qu’elle en fera. À vrai dire je ne vois pas dans une telle situation ce qu’elle pourrait en faire et qui soit à la fois à la hauteur, juste et suffisamment universel pour que cela soit perçu comme tel par le plus grand nombre.

Puissent les créatifs qui vont prendre la suite trouver un moyen d’être à la hauteur, justes et universels. Et dans tous les cas même si cela ne se produit pas, ils le seront quand même. Simplement pour avoir pris la suite.

Ces douze personnes étaient des résistants, pas des trublions. Cabu, Charb, Tignous, Wolinski, personnages emblématiques, étaient le bras armé d’un crayon d’un groupe de résistants qui lutte contre notre monstre.

Pour chacune de ces douze personnes tombées, des dizaines d’autres se lèvent. Maigre consolation. Consolation tout de même.

Un article sans structure écrit sous le coup de l’émotion ne mérite pas de conclusion. Je n’en ferai donc aucune.

Image à la une : comment identifier d’où elle vient ? Disons qu’elle nous appartient à tous. Edit : Anne m’indique sur Twitter qu’elle est de

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Publié par

Geneviève Canivenc

1976 : naissance 1995 : un grand malade accepte qu'elle ait accès légalement à une voiture. 2005 : un groupe de grands malades lui confèrent le titre de docteur. 2012 : elle se lance en rédaction et plein de grands malades acceptent de lui faire confiance. Encore à venir : le meilleur.