Western Highlands : introduction à l’univers

– Il y a de l’or. Ils ont trouvé de l’or, et depuis ce moment là, tout s’emballe.

Un vieil homme reposait tout juste sur le bord d’un fauteuil aussi rigide que lui. Les yeux grands ouverts, perdu dans ses pensées, il regardait le sol. S’il avait été mage, on aurait pu craindre une explosion imminente de la dalle à ses pieds. Mais il n’était pas mage. Il était un monarque, et un monarque absolument frustré. Un claquement de doigts de sa part aurait expédié n’importe qui à sa perte. À peu près n’importe qui. Nuance exaspérante.
Ils n’était qu’une poignée à pouvoir lui tenir tête, et encore bien moins à oser le faire. La femme face à lui était de ce nombre. Il lui fallait donc se justifier.

– Les Western Highlands n’était qu’un sujet poussiéreux de géographes poussiéreux. Et voilà ou nous en sommes.

Il dévisageait à présent sa visiteuse. Il reprit.

– Comment est-ce possible ? Comment a-t-on pu en arriver là ?

Ça n’était pas vraiment une question. La femme ne cilla pas et attendit la suite.

– Une terra incognita au dessus du Mur, passe encore. Mais des millions de kilomètres carrés ? Recelant de richesses inouïes ? Rien que ça ! Alors vous aussi ?

Anselme V, Maître du conseil des 7 domaines des Isles du Nord, et Maître du Val blanc était furieux. Mais s’il ne put prononcer lui même ces phrases, ce n’est pas qu’il en était empêché par sa fureur, non. C’est parce qu’il était sourd-muet, comme son père, et le père de son père avant lui. Comme tous les Njördiens.

Pour cette même raison, c’est le fils aîné, Othon, qui servait d’interprète au vieil Anselme. Le langage Njördien, cette bizarre peuplade d’elfes austères vivant entre le Val blanc et la forêt des confins, était bien trop subtil pour être appréhendé par quelqu’un dont ça ne serait pas la langue maternelle. En tout cas c’est ce que les Njördiens affirmaient. Pour être précis, ils affirmaient qu’énormément de sens passe par le ressenti. Et donc, c’est inaccessible aux barbares.

La barbarie, c’est cette sorte de fourre tout dans lequel on entasse le pire. En ça, les Njördiens ne différaient pas spécialement du reste des humanoïdes. Le pire, c’est invariablement « les autres ». Ne reste ensuite qu’à le démontrer, et l’habituelle combinaison entre imagination et mauvaise foi fait des miracles en la matière.
Par contre les Njördiens avaient ceci de spécifique qu’ils avaient établi une hiérarchie extrêmement précise des « autres ». Leurs penchants communautaristes peinaient à accepter les 6 autres domaines des Isles.
En matière de barbarie, les entendants Nordiens trouvaient seulement un semblant de grâce à leurs yeux. Ceux-ci avaient l’honneur d’occuper l’échelon tout juste supérieur aux gobelins, ce qui les situaient nettement au dessus des Solarins. Ex aequo avec les rats pour être précis. Les rats, c’est universel, ça agace. Même sans le son.

Othon lui n’était pas sourd muet comme son père. Et il en était de même pour ses quatre frères. Avec leur arrivée à l’âge d’homme, Anselme disposant d’interprètes, la politique Islienne avait enflé démesurément. Il n’était plus nécessaire de passer par des écrits pour s’adresser au Maître du conseil, on pouvait maintenant discuter. Au moins en théorie.

La naissance des fils du Val fut un événement dans toutes les Isles. La nouvelle se répandit très vite. Toutefois ceux qui crurent que l’héritier de celui qui n’était pas encore le vieil Anselme serait un entendant en furent pour leurs frais. Après la mort de sa première femme, une Hédianne qui n’avait pas fait long feu, le Maître finit par se décider à reprendre épouse. Parmi les Njördiennes cette fois. Et la jeune femme lui pondit une fille, avant d’y passer à son tour. Sourde-muette la fille, bien évidemment, il ne pouvait pas en aller autrement. Et ce fut elle que le vieux désignât comme successeur, en piétinant tous les droits de ses aînés.

Étrangement les fils du Val n’en parurent pas spécialement affectés. Ils formaient plutôt la garde rapprochée de leur père et leur future Maîtresse du Val de sœur. Les Isles, et tout le monde de la pièce, allaient devoir s’habituer à ce que « Maîtresse » désignât autre chose que l’épouse d’un Maître.

En attendant, le vieux semblait s’exciter lui même sur son trône.

– D’où il sort ce Halford Ektorp ? D’où elles sortent ses théories fumeuses ? Des MILLIONS de kilomètres ! Depuis quand l’Université centrale innove ? C’est pas son boulot ! Et quand bien même, ça aurait pu s’arrêter là. Ça aurait du s’arrêter là ! Il aurait du se ranger lui même sur la même étagère de bibliothèque que sa production et prendre la poussière le reste de sa vie, comme les autres ! Mais non, il a fallu que Brunhes de Laëns s’en mêle, encore !

La femme en face de lui fit mine de protester. En face est un bien grand mot. A l’autre bout de la pièce serait plus exact. Pour rencontrer le Maître, elle avait du monter dans le plus haut salon de la plus haute tour du palais du conseil. Et bien que L’île de l’Université centrale fût densément peuplée, en ces lieux, il était difficile de se défaire d’un sentiment de bout du monde.

Othon lui aussi tenait ses distances, même si lui se maintenait à portée de voix. Les Njördiens étaient réputés pour faire se sentir leurs interlocuteurs comme des bêtes puantes. Maintenir les gens le plus loin possible d’eux y contribuait largement. Et encore ! La femme avec laquelle le vieux discutait, la Matriarche, pouvait s’estimer heureuse. Ils agissaient envers les Hédiannes comme si elles étaient moins répugnantes que la moyenne. Sans doute parce qu’elles étaient utiles, une marque de considération en quelque sorte.

Anselme ne savait pas comment c’était possible mais ces femelles, les Hédiannes, semblaient toujours au courant de tout, même sur ce qui peut se trafiquer jusqu’à Solari. Il les avais toujours soupçonné de secrets inavouables, ou du moins dont lui ne voulait rien savoir. Alors il écoutait et s’efforçait d’oublier que les informations avaient une source.

La femme n’eut pas besoin de développer ou d’être traduite, le vieux réagit instantanément.

– Ne me prenez pas pour un imbécile. Vous pouvez être sûr que dès qu’il y a un truc fumeux, Bruhnes de Laëns est dans le coup. Oui oui oui, c’est le vice Doyen, très influent blah blah blah, soutenir les jeunes les plus originaux blah blah lutter contre nos certitudes blah blah, se projeter dans le 18ème millénaire blah blah Solari déjà en marche, équilibre mondial et j’en passe.

Pendant quelques secondes, la longue femme brune crût que les yeux du vieillard allaient sortir de ses orbites. Pourtant Othon reprit d’une voix calme ce que le Maître aurait certainement voulu hurler.

– ON EN A DÉJÀ DE L’OR ! Vice-doyen ça veut dire qu’il y a un Doyen non ? Il fait quoi le Doyen quand son sous-fifre distribue des subsides à tous les illuminés qu’il trouve ? Vous m’avez déjà extorqué de nous associer à Solari pour construire cette foutue passerelle vers les Western Highlands, je ne veux plus en entendre parler maintenant. Vous me comprenez ? JE NE VEUX PLUS EN ENTENDRE PARLER ! NON NOUS N’ENVERRONS PERSONNE LA BAS AVANT QUE LA PASSERELLE SOIT OUVERTE ! NON NOUS N’AVONS PAS BESOIN DE PRÉLÈVEMENTS POUR ESSAYER DE LOCALISER L’OR AVANT SOLARI ! NON NOUS N’AVONS PAS BESOIN DE REVENDIQUER QUOI QUE CE SOIT AVANT JE NE SAIS QUOI !

La femme savait qu’elle avait perdu la partie. Le vieux s’était buté, il n’y avait plus rien à en tirer. Si elle conservait une apparence agréablement impassible, le ton de ses réflexions était sensiblement différent tandis qu’elle traversait le palais en sens inverse. Depuis longtemps, pour elle Anselme V était devenu « le vieux fumier Njördien ». Et pour cause.


Image à la une : capture d’écran du site internet de Klakos. Tous droits réservés.

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Publié par

Geneviève Canivenc

1976 : naissance 1995 : un grand malade accepte qu'elle ait accès légalement à une voiture. 2005 : un groupe de grands malades lui confèrent le titre de docteur. 2012 : elle se lance en rédaction et plein de grands malades acceptent de lui faire confiance. Encore à venir : le meilleur.